UNE HISTOIRE AFGHANE

 

LA GÉNÉRATION OTAN | Je suis arrivée quasiment par hasard à Kaboul, initialement pour un mois. Ma connaissance du pays se résumait au commandant Massoud, aux Talibans, à l’opium… Je venais de finir mes études d’art et de photographie à Paris et m’apprêtais à faire un 180° dans ma pratique photographique : je voulais renouer avec un rêve d’adolescente, être “correspondante de guerre“. Un ami journaliste m’a simplement dit “vas-y, l’Afghanistan c’est bien pour commencer”. Ces mots résonnent encore dans ma tête, c’était il y a tout juste sept ans.


Au final, je n’ai rapporté de mon expérience afghane presque aucune photographie “de guerre”. Au contraire, loin du sensationnel du conflit, c’est la fragilité du quotidien de ce pays tourmenté qui n’a cessé de me fasciner. Souvent, presque par pudeur, par respect peut-être également, j’ai cherché à mettre en exergue le malaise ambiant, la détresse latente, à travers le spectre de situations ordinaires, de moments d’entre-deux où la tension est tangible, les émotions à peine perceptibles et le conflit peu visible – de manière directe en tous cas.

Pendant toutes ces années, j’ai parcouru l’Afghanistan, j’ai cherché à le comprendre. Je ne sais pas si j’y suis parvenue mais j’ai été profondément touchée par le pays, les gens rencontrés. J’y porte un regard empli de tendresse, d’autant plus que c’est dans ce pays que je me suis construite comme photographe. Et Kaboul, a avant tout été «ma» ville : celle où j’habitais, où j’avais ma maison, mon bureau, mes chiens, mon chat, un cheval sur la colline aux cerfs-volants. Une phrase de Nan Goldin, une artiste américaine qui s’est fait connaître dans les années 1980 par son travail photographique sur le quotidien de sa communauté, à mi chemin entre art et document, me revient sans cesse:

“ For me it’s not a detachment to take a picture. It’s a way of touching somebody – it’s a caress / Pour moi, la photographie est le contraire du détachement. C’est une manière de toucher quelqu’un – c’est une caresse ”.

Représentée par l’agence Picturetank, je collabore régulièrement avec la presse mais mes derniers travaux personnels ont au contraire reflété un parti pris documentaire, afin de témoigner de l’Afghanistan autrement que par son actualité. Et de 2011 à 2013, mon travail s’est orienté autour de deux axes: la ville comme sujet en tant que tel, photographiée avec une certaine distance, en opposition avec la violence des images de presse, et l’émergence d’une nouvelle classe urbaine : Afghan Dream.

Si le point d’orgue de Afghan Dream a été de témoigner de l’émergence de la classe moyenne et de la société de consommation dans sa globalité, ce sont les jeunes qui m’ont le plus interpellée. Ils m’ont surpris. Une vraie rencontre, à la quelle je ne m’attendais pas. Que les Afghans veuillent entrer dans la société de consommation, cela me semblait évident à l’heure d’un monde globalisé. Par contre, je n’y ai pas cru, au début, quand j’ai entendu de plus en plus de jeunes gens me dire qu’ils ne rêvaient pas nécessairement d’une vie ailleurs, en Europe notamment, mais qu’ils voulaient œuvrer à reconstruire leur pays. J’ai pensé que c’était un discours de façade, bien appris, pour qu’on les laisse tranquille. Et que s’ils avaient le loisir de partir à l’étranger, ils ne se présenteraient jamais à l’aéroport le jour de la date retour et prendraient la poudre d’escampette, comme tant d’autres l’avaient fait auparavant. D’ailleurs, j’aurais fait pareil à leur place. Sauf qu’un beau jour, un des jeunes de mon entourage est effectivement rentré de son année aux Etats-Unis. Comme il l’avait dit. Et puis un autre d’un stage linguistique de deux mois en France. Et encore une autre d’une conférence sur les médias au Japon… Mais qui étaient-ils ces afghans ? Qu’est-ce qui les animaient ? Pourquoi se battre, nous étions à la fin 2012, le compte à rebours jusqu’au retrait de la coalition était déjà amorcé, l’Afghanistan n’était-il pas déjà perdu ? Pourquoi rester, revenir même ?

Ces jeunes dont je parle, en quelque sorte une « génération Otan », n’existaient tout simplement pas quand j’ai atterri à Kaboul en 2007. Les jeunes de l’époque, ceux qui ont entre 30 et 40 ans aujourd’hui, avaient vus leur jeunesse broyée pêle-mêle par la guerre civile, le régime austère des talibans, l’exil, les camps de réfugiés. Ils voyaient à court terme, l’esprit décimé par la guerre, le manque d’éducation, la douleur. Cette génération Otan arrive tout juste derrière eux. Ce sont leurs petits frères, leurs sœurs, cousins, cousines. Ils ont entre 18 et 25 ans aujourd’hui, étaient encore jeunes quand le régime taliban a été défait fin 2001, et à Kaboul, ils connaissent la guerre de manière plus relative. Les cauchemars les hantent peut-être un peu moins la nuit. Dans la grande ville cosmopolite, ils ne troqueraient surtout pour rien au monde leur copie chinoise d’iPhone contre une Kalachnikov. Au delà ce cette constatation matérielle, ils ont surtout d’autres projets que la guerre : (essayer de) vivre leur jeunesse, réussir professionnellement.

On m’a souvent demandé si ces jeunes étaient de « vrais » Afghans. Oui. De vrais Afghans bouleversés par une décennie de présence internationale. Moi même, après toutes ces années passées dans le pays, je me suis faite surprendre par cette génération pleine de vie et dont l’avenir est pourtant si fragile et incertain.

En cette période si compliquée en Afghanistan, combien de temps vont-ils encore réussir à alimenter leurs rêves ? 

Sandra Calligaro, 2014